La télémédecine et l'accès aux soins en France : entre promesses et réalités

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La télémédecine et l’accès aux soins en France : entre promesses et réalités

La télémédecine s’est imposée comme une réalité incontournable du système de santé français depuis la crise sanitaire. Avec 13,9 millions de téléconsultations réalisées en 2024, soit une progression de près de 20% par rapport à 2023, cette pratique médicale à distance suscite autant d’espoirs que de questionnements. Face aux déserts médicaux qui touchent 13% des Français et aux tensions croissantes sur l’accès aux soins, la télémédecine peut-elle véritablement transformer l’accès à la santé ? Quels sont ses apports concrets et ses limites ?

État des lieux : une pratique désormais ancrée dans les usages

Des chiffres qui témoignent d’une adoption progressive

La télémédecine en France a connu une évolution spectaculaire. Entre janvier 2020 et décembre 2024, près de 69 millions de téléconsultations ont été facturées à l’Assurance Maladie, représentant 1,7 milliard d’euros remboursés. Après un pic lors de la crise sanitaire (17,3 millions en 2020), le recours à la téléconsultation avait reculé avant de repartir à la hausse en 2024.

En 2024, 55% des téléconsultations ont été réalisées par des professionnels de santé libéraux (40% par des médecins généralistes, 15% par des spécialistes), tandis que 40% provenaient de plateformes de téléconsultation, une part en forte hausse (contre seulement 6% en 2021).

Un niveau de satisfaction élevé

95,4% des patients se déclarent satisfaits de leur expérience de téléconsultation, avec 80,4% attribuant la note maximale. Les délais d’attente sont également réduits, 64% des rendez-vous en téléconsultation étant obtenus dans les 48 heures, contre un délai médian de 3 jours pour une consultation physique chez un généraliste.

Un usage ponctuel et complémentaire

81% des patients n’ont eu recours qu’à une seule téléconsultation en 2024, confirmant son rôle complémentaire aux consultations physiques. Le Dr Nicolas Camus, Directeur médical de Medaviz, souligne que “le numérique constitue un levier essentiel pour faciliter l’accès aux soins, notamment en première intention. Toutefois, il reste un complément nécessaire aux consultations en présentiel pour assurer un suivi optimal des patients”.

Les apports concrets de la télémédecine

Amélioration de l’accessibilité et réduction des délais

La télémédecine facilite l’accès aux soins pour plusieurs catégories de population. Elle permet de consulter un spécialiste plus rapidement dans de nombreux domaines (dermatologie, ophtalmologie) et contribue au désengorgement des services d’urgence en orientant les patients vers le bon niveau de soins.

Pour les populations éloignées du soin ou les moins mobiles, la télémédecine offre une alternative utile. Marie Daudé, directrice générale de l’offre de soins, précise que “dans un contexte de tension sur la ressource médicale, la télémédecine doit être un outil permettant de garantir un accès effectif, équitable et de qualité aux soins, y compris dans les territoires les plus en difficulté et pour les publics les moins mobiles”.

Optimisation du suivi des maladies chroniques

La téléconsultation est particulièrement efficace pour le suivi des pathologies chroniques, permettant une surveillance à distance et un ajustement thérapeutique en temps réel. Elle renforce l’observance du traitement en facilitant le suivi régulier personnalisé sans nécessiter de déplacements systématiques.

Gains de temps et économie de déplacements

L’élimination des déplacements et des temps d’attente en salle d’attente représente un gain considérable pour les patients. 34% des appels aux plateformes de téléconsultation ont lieu en dehors des horaires d’ouverture des cabinets médicaux, révélant les lacunes du système de soins traditionnel.

Collaboration entre professionnels et téléexpertise

Au-delà de la téléconsultation, la téléexpertise s’impose comme un atout majeur, renforçant la collaboration entre professionnels et améliorant l’accès aux soins spécialisés. Elle permet aux praticiens en zones à forte densité médicale d’épauler leurs confrères dans des territoires défavorisés.

Les limites et obstacles persistants

Le paradoxe des déserts médicaux

L’un des constats les plus frappants est que la téléconsultation n’a pas tenu ses promesses dans les déserts médicaux. Les patients qui ont le plus téléconsulté sont plutôt jeunes et habitent des zones urbaines à plus forte densité médicale.

Les populations des déserts médicaux, comme dans l’Ariège, l’Yonne ou l’Aveyron, sont celles qui ont eu le moins recours à la téléconsultation. Ce paradoxe s’explique par plusieurs facteurs.

La fracture numérique

L’une des principales explications réside dans la fracture numérique. Les régions les plus touchées par la désertification médicale sont souvent les plus mal loties en ce qui concerne l’accès à Internet, rendant la téléconsultation difficile voire impossible.

Dans ces zones, on retrouve une population parmi la plus âgée de France, mal équipée et souvent dépendante d’un proche pour l’usage de la technologie. Cette population, pourtant cœur de cible de la téléconsultation puisque souffrant de maladies chroniques, n’a souvent pas les moyens de gérer en toute autonomie une téléconsultation sans assistance.

Altération de la relation médecin-patient

L’absence de contact physique ou visuel peut altérer la communication entre le professionnel de santé et son patient. Le Collège de la médecine générale souligne que “les consultations sont beaucoup plus courtes qu’en présentiel, au cours desquelles le patient va moins avoir la possibilité de s’exprimer”.

En médecine générale, “on sait très bien qu’il y a souvent autre chose derrière une plainte”, rappelle le Pr Gilberg. “Même un motif simple comme le renouvellement d’une pilule peut être l’occasion pour le patient de parler d’autre chose ou pour nous de repérer quelque chose.”

Limites diagnostiques

Une mauvaise qualité visuelle ou auditive peut être à l’origine d’un retard ou d’une erreur de diagnostic. La difficulté à recueillir les antécédents ou les symptômes du patient, ainsi que l’impossibilité de réaliser un examen clinique complet nécessitant auscultation et toucher, limitent la pertinence de la téléconsultation pour certaines pathologies.

Le Collège de la médecine générale insiste sur le fait que “la non connaissance du patient, la non mise à disposition de son dossier, peuvent être très délétères pour le patient”.

Risques éthiques et de sécurité

Des préoccupations concernent la confidentialité des données médicales et la sécurité informatique, notamment les risques de cyberattaques. Les patients doivent avoir connaissance des compétences des médecins et des limites des technologies utilisées, d’autant qu’ils peuvent être appelés à jouer un rôle actif en télémédecine.

Une pénurie de fond non résolue

Il est crucial de ne pas perdre de vue que la principale cause des déserts médicaux reste la pénurie structurelle de médecins en France face à une demande en soins de plus en plus forte. La réallocation de ressources médicales d’un territoire à un autre via la télémédecine ne résout pas ce problème de fond.

Les positions des experts et institutions

L’Assurance Maladie et le ministère de la Santé

Face à ces constats contrastés, l’Assurance Maladie et la Direction générale de l’offre de soins ont lancé en juin 2025 les Assises de la télémédecine. L’objectif est de “mener une réflexion collective afin de définir les contours de l’organisation de la télémédecine de demain” et d’en faire “un véritable outil d’accès aux soins pour tous” d’ici janvier 2026.

Thomas Fatôme, directeur général de l’Assurance Maladie, précise que “ces dernières années, des avancées importantes ont été réalisées pour accompagner le développement maîtrisé de la téléconsultation en France, mais nous devons aller plus loin pour consolider un cadre clair, équilibré et durable, au service d’une télémédecine qui garantisse un haut niveau de qualité des soins”.

Le Collège de la médecine générale

Dans son rapport sur les limites de la téléconsultation, le Collège de la médecine générale affirme que “la télémédecine est un nouvel outil qui peut être utilisé pour améliorer les soins mais pas pour faire de la médecine dégradée et il n’est pas question d’en faire la nouvelle façon d’exercer la médecine”.

Le rapport insiste sur le respect du parcours de soins et sur le fait qu’un retour au médecin traitant sous forme de compte-rendu est indispensable après toute téléconsultation.

La Haute Autorité de Santé

La HAS a réalisé un état des lieux de la littérature internationale et constate “la quasi-absence d’études françaises” sur l’efficience de la télémédecine et “l’importante hétérogénéité des études tant au niveau de leur qualité méthodologique”.

Pour la HAS, “aucune situation clinique ne peut être exclue a priori d’un recours à la téléconsultation”, mais elle souligne que la télémédecine est “une activité à forte composante organisationnelle, largement dépendante du contexte et de la problématique médicale”.

Les représentants des usagers et des professionnels

L’Agence régionale de santé Bretagne rappelle que “la télémédecine n’a pas vocation à remplacer la relation médecin-patient ; elle n’est pas une finalité mais un moyen”. Elle insiste sur le fait qu’elle “est un plus médical et territorial mais ne doit pas venir pallier la réduction éventuelle de l’offre de soins”.

Les solutions envisagées pour optimiser la télémédecine

Cabines de télémédecine et téléconsultations assistées

Des cabines de télémédecine ont été déployées dans les mairies ou les pharmacies, équipées d’instruments permettant de prendre les constantes du patient. Ces solutions apportent une réponse partielle à l’isolement physique et numérique, même si leur rentabilité économique reste débattue.

Amélioration de la couverture numérique

L’amélioration du réseau et de l’accès au numérique dans les zones rurales est une condition sine qua non pour que la télémédecine puisse bénéficier aux populations qui en ont le plus besoin. Des solutions optimisées pour fonctionner avec un débit Internet faible (ADSL, 3G+/4G ou satellite) sont développées.

Formation et encadrement des pratiques

La formation des médecins à cette nouvelle pratique et l’élaboration de “cas d’usage” par les conseils nationaux professionnels devraient permettre d’identifier les situations cliniques à risque et de baliser les prises en charge en distanciel.

Agrément des plateformes

Depuis 2025, un agrément spécifique est requis pour les plateformes proposant de la téléconsultation, garantissant ainsi la qualité et la sécurité des soins dispensés. Les sociétés doivent respecter des critères stricts en termes de forme juridique et d’indépendance.

Intégration dans un parcours de soins coordonné

La télémédecine ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans un parcours de soins structuré. Le respect du parcours de soins, avec un retour systématique au médecin traitant, est essentiel pour garantir la continuité et la qualité de la prise en charge.

Perspectives d’avenir

Les Assises de la télémédecine

De septembre à décembre 2025, sept ateliers thématiques régionaux réuniront l’ensemble des parties prenantes (professionnels de santé, patients, institutions, opérateurs) pour dresser un panorama des pratiques et dégager des pistes de réflexion. Les conclusions seront remises au ministre de la Santé en janvier 2026.

Les thématiques abordées incluent notamment la pertinence, la qualité, la formation, le lien avec les territoires, et les filières visuelle et auditive.

L’intelligence artificielle et les objets connectés

L’intégration de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle et les objets connectés ouvre des perspectives prometteuses pour enrichir l’expérience de téléconsultation. L’IA pourrait permettre d’analyser les données des consultations pour identifier des tendances de santé au niveau populationnel et anticiper des épidémies.

Un modèle hybride de soins

L’avenir semble se dessiner vers un écosystème médical hybride où le numérique ne complète plus, mais recompose l’accès aux soins. La télémédecine devra trouver sa juste place en complémentarité et en bonne coordination avec l’offre de soins existante.

Conclusion

La télémédecine représente indéniablement un apport significatif pour l’accès aux soins en France, avec des avantages concrets en termes de rapidité, de flexibilité et de suivi des maladies chroniques. Toutefois, elle ne constitue pas la solution miracle aux déserts médicaux et aux inégalités territoriales d’accès aux soins.

Ses limites sont réelles : fracture numérique, altération de la relation médecin-patient, impossibilité de réaliser certains examens cliniques, et paradoxe d’une utilisation moindre dans les territoires qui en auraient le plus besoin. La télémédecine ne peut se substituer à une politique globale d’attractivité médicale et de rééquilibrage de l’offre de soins sur le territoire.

L’enjeu des mois à venir sera de définir collectivement le cadre d’une télémédecine pertinente, de qualité, accessible à tous et pleinement intégrée dans les parcours de soins. Comme le souligne l’Agence régionale de santé, “le développement de la télémédecine ne doit se réaliser que dans la visée des bénéfices pour les patients et leurs proches : amélioration des diagnostics, des suivis, des délais de prises en charge, de la qualité de prise en charge. Elle est un outil au service de la prise en charge des patients ; c’est un moyen et non une finalité.”


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